POÈME AUX JEUNES

Création 2021 • Collège-Lycée

Comment répondre à la jeunesse qui, au nom de tous et faisant fi du mépris adulte, s’adresse à nous en nous fixant droit dans les yeux ?

Brecht adresse son texte « À ceux qui viendront après nous ».
Un homme adulte se présente l’âme nue face à des jeunes auxquels il livre son histoire, témoignage d’une époque dont seuls ceux qui l’ont vécue peuvent parler.
Il leur raconte le fil d’une vie, ses élans et ses aveuglements. Il transmet pour qu’ils et elles ne fracassent pas leur jeunesse, leur créativité, sur les mêmes écueils. Et, sachants, sauront sans aucun doute mieux faire…

« Vous, qui émergerez du flot où nous avons sombré,  pensez quand vous parlez de nos faiblesses  au sombre temps aussi dont vous êtes saufs. »

Ce texte vient d’un temps lointain, troublé, dont certains échos s’insinuent au cœur des « compris trop tard », des « pas comme il aurait fallu », des « d’autres urgences » contemporains.
Est-ce que, ployant (ou cachés) sous la culpabilité, nous allons déposer le paquet cadeau-monde, mal ficelé, dégueulasse, dans les mains d’une jeunesse qui devra se débrouiller seule avec ?
Comment répondre à la jeunesse qui, au nom de tous et faisant fi du mépris adulte, s’adresse à nous en nous fixant droit dans les yeux ? Et pour une Greta Thumberg, combien d’autres ne pensent même pas qu’ils auraient leur mot à dire ?

Le poème de Brecht n’est pas misérabiliste : il est une main tendue entre générations, un appel à s’entendre parler les uns les autres. L’impulsion à faire commun.  Le poème aux jeunes est une poésie. En tant que poésie, il invite à la création, à la tentative d’autres chemins.

S’en saisir, c’est parler la voix d’un autre mais c’est aussi faire entendre ce qui nous concerne. Relier le lointain et le présent, mettre en partage les singularités de l’auteur et de l’interprète, être à la fois vecteur d’une parole et auteure du moment présent.

La recherche artistique liera le texte, la peinture en direct, intégrant de fait le mouvement de la pensée. Poétiquement, c’est contre la cristallisation des systèmes de pensée établis que nous devons lutter.

La recherche

« J’ai découvert le « poème aux jeunes » de Berthold Brecht pendant le confinement. Il m’est arrivé droit au cœur, pendant ces semaines où nous ne pouvions échapper à nous-mêmes. Quand tout autour chancelle, quand les corps s’écroulent, quand nos actes créatifs sont mis sur la balance avec les mots investissement et profit, que devient notre conviction d’avoir une place, d’être un peu utiles à quelque chose dans notre fonction d’artistes-citoyens ?

Nous sommes contraints à considérer avec plus d’attention ce que nous appelons notre engagement artistique. De quoi sommes-nous les passeurs ?

Brecht se sent coupable de laisser aux jeunes un monde qui ne ressemble en rien à celui de ses rêves et de ses luttes de jeunesse. La vie de celui qui parle touche à sa fin. Il a besoin d’être écouté avec indulgence. Je me suis rebiffée à l’endroit de ce que je percevais comme un « Je jette l’éponge, je n’ai plus la force, au revoir. ».

Parce que, laisser se resserrer l’étau de la culpabilité et de l’impuissance, reviendrait à laisser déserter en moi la gourmandise, la curiosité pour d’autres façons de penser, la créativité partagée, la joie. Sursaut de vie !
J’aime ce texte, j’aime ce texte qui s’adresse aux jeunes. C’est l’adresse qui, faisant lien, ouvre à l’échange. Cette période de crise sanitaire, n’aura fait que renforcer ma conviction que chercher un sens commun avec les enfants et les jeunes est la voie à suivre. Elle s’invente à chaque pas. Je suis née à une époque où les enfants pouvaient enfin grandir autrement que dans la guerre et les privations. Mais pour ceux qui sont là, c’est une autre paire de manche… Je serai donc passeuse d’une parole singulière venue du début du 20ème siècle.

Je porterai, sans jugement, les mots d’un homme dont on pourrait aisément interroger les contradictions. Ce n’est ni mon sujet ni l’objectif du travail. En revanche, la mise en scène devra cheminer entre transmission et appropriation en écho, ouverte aux jeunes auxquels elle s’adressera.

Peinture et texte / Texte et peinture

La peinture en scène est un corps qui peint et qui fait voir la peinture. Dans ce travail sur le « poème aux jeunes », le corps qui peint et dit un texte, est aussi le corps qui dit un texte et qui peint. Les fondamentaux des deux pratiques sont les mêmes : la présence dans l’instant qui permet de faire croire que les mots, les gestes, les formes s’inventent sur le moment. Dans sa relation au texte, la peinture ne doit pas être réduite à l’illustration de situations décrites. C’est au spectateur de construire sa vision.

LE MOT DE SYLVIE OSMAN – COMPAGNIE ARKETAL  – MISE EN SCENE

Accompagner Isabelle Hervouët sur le poème de Bertold Brecht écrit en 1938 pendant son exil. Et quel exil ! En Allemagne, Hitler a pris le pouvoir le 30 janvier 1933. Bertold Brecht s’exile le 28 février le lendemain de l’incendie du Reichstag. Le 10 mai ses livres sont brûlés en même temps que les livres d’un grand nombre d’écrivains. De Paris en passant par Zurich, le Danemark, la Finlande, les États-Unis, il faut survivre, poursuivi par la terreur d’un pays à l’autre. Bertold Brecht, l’être humain, le dramaturge, le militant qui n’a cessé de lutter contre les inégalités sociales, le poète, l’exilé parle au présent et de façon non chronologique de sa vie, de ses combats pour une société plus juste. La vulnérabilité, l’accablement, le désespoir ne peuvent le réduire au silence.  « Vraiment, je vis en de sombre temps ! ». Sombre temps où « Hélas, nous qui voulions préparer le terrain à l’amitié, Nous ne pouvions être nous-mêmes amicaux ». « Sombre temps où « le combat contre l’inhumain rend le combattant lui-même inhumain ».

Accompagner Isabelle Hervouët est un défi, car c’est mettre en écho les mots de Brecht et la peinture. Dans ce projet, la peinture est aussi « une parole qui agit «. Qui parle ? Une présence plurielle qui questionne le spectateur et dit le monde tel qu’il ne va pas.

Avec: Isabelle Hervouët

Mise en scène: Sylvie Osman